De 1964 à 2026, le Mali trouve l'argent pour la guerre, jamais pour la paix
En 1994, deux ans après le Pacte national, un seul chiffre suffit : 640. C'est le nombre d'anciens combattants des mouvements du Nord vraiment entrés dans l'armée et les forces de sécurité. Le Pacte promettait bien plus : une nouvelle organisation du territoire, le retour des réfugiés, le développement, une enquête indépendante, une place pour des milliers de combattants et de cadres. La décision avait été signée, et même fêtée. Il manquait l'argent.
L'habitude est ancienne. En septembre 1964, la première rébellion de Kidal s'arrête sur une promesse orale : posez les armes, vous aurez la vie sauve. Rien pour les veuves, les orphelins ou le bétail abattu. En 1990, avant Tamanrasset, Moussa Traoré accepte une autre voie : recenser les victimes civiles, présenter des excuses, dédommager. Son régime tombe trois mois après la signature de janvier 1991. Le recensement n'a jamais eu lieu. Les dédommagements n'ont jamais été versés. Dès le début, la réparation est une parole, pas une dépense.
Le contexte pèse, sans tout excuser. Le Pacte est signé le 11 avril 1992 par la transition. Le président élu quelques semaines plus tard doit appliquer un texte qu'il n'a pas négocié, avec des délais intenables et des caisses vides. Les partenaires qui ont poussé à la signature ne versent pas ce qu'ils ont promis. En janvier 1994, le franc CFA perd la moitié de sa valeur. Sous ajustement structurel, chaque emploi public doit être justifié devant les créanciers.
En avril 1994, à Tamanrasset, on parle enfin chiffres. Les mouvements demandent l'intégration de 2 360 combattants et de 300 cadres dans la fonction publique. Le gouvernement propose 1 000 et 120. Tout se passe à huis clos, et la presse de Bamako récupère les documents sous le manteau. Deux ans après le Pacte, aucun arrêté d'intégration de cadre n'est signé.
Puis le gouvernement annonce de nouvelles intégrations. La centrale syndicale s'y oppose : comment recruter d'anciens rebelles quand on gèle les salaires et qu'on réduit le nombre de fonctionnaires ? La colère se comprend. Le gouvernement recule, les intégrations s'arrêtent. Les 640 font à peine les deux tiers de ce que l'État proposait lui-même. Ce jour-là, la paix a été jugée trop chère.
La même année, une autre dépense passe sans bruit. L'armée déployée à Gao et à Tombouctou réclame du matériel et des moyens. Personne ne parle d'ajustement structurel, ni le gouvernement, ni les partis, ni les bailleurs. La France aide même à réorganiser le commandement. Même pays, même année, même déficit : pour la guerre, l'argent existe.
Le Pacte prévoyait pourtant l'allègement progressif des troupes dans le Nord et le départ des camps hors des villes et des pâturages. L'État a fait l'inverse. Un deuxième camp à Kidal, au sud, le seul côté où la ville pouvait grandir. Des postes à Anefif, Aguelhok, Tessalit, Abeïbara, Ménaka. Le camp de Tombouctou maintenu en pleine ville. Pour une caserne, on trouve toujours un terrain, un entrepreneur et un crédit.
Plus grave encore : la paix avait ses comptes. En 1992, des ordonnances créent un fonds d'assistance et d'indemnisation et un fonds de développement et de réinsertion. Deux ans plus tard, ils n'ont pas reçu un franc. La commission d'évaluation des dommages, censée remplacer l'enquête indépendante, n'est jamais créée. La commission paritaire avec les bailleurs, née en février 1993, ne se réunit qu'une fois, pour sa propre création. En mars 1997, une loi d'amnistie ferme le dossier. Réparer coûtait cher, amnistier ne coûtait rien. L'État a pris la solution gratuite. Les victimes ont payé la différence.
La facture est vite arrivée. Les combattants sans salaire reprennent les armes ou partent dans les trafics. Les mouvements se déchirent. Une milice sédentaire naît de la peur et se met à tuer. L'armée frappe de nouveau les civils nomades : Amnesty International compte au moins 130 exécutions sans jugement entre avril et l'été 1994. Dans les régions de Tombouctou et de Gao, les morts se comptent par centaines, dans toutes les communautés. Pour économiser quelques recrutements, on a perdu des vies, des villages et une confiance qui manque encore aujourd'hui.
En mars 1996, les armes brûlent à Tombouctou. Mais ce retour à la paix repose surtout sur des programmes de réinsertion payés par l'étranger. L'État a ensuite versé les salaires de ceux entrés dans ses rangs. Le chemin pour y arriver, il ne l'a jamais financé. Les fonds de 1992 sont restés vides. La réconciliation n'a jamais été une dépense de souveraineté.
En 2006, même scénario, en plus court. Après l'insurrection du 23 mai à Kidal, l'accord d'Alger du 4 juillet promet un programme spécial pour la région. Il est vite étendu aux trois régions du Nord, avec la même enveloppe. Et on y inscrit des casernes. Même l'argent annoncé pour la paix finit en béton militaire.
En 2015, encore. L'Accord pour la paix et la réconciliation bute sur les mêmes disputes qu'à Tamanrasset vingt et un ans plus tôt : les quotas, les grades, l'argent. Le désarmement et l'intégration traînent. Le budget de la défense, lui, monte chaque année. Dès le début de 2015, une loi de programmation militaire prévoit plus de 1 230 milliards de FCFA sur cinq ans. Aucune loi n'a jamais chiffré la paix. Le Fonds pour le développement durable, créé en 2018, finance des projets, pas le passage d'un combattant vers la vie civile ou l'uniforme. En janvier 2024, la junte met fin à l'Accord, et avec lui au seul cadre qui permettait à un homme armé de rejoindre l'État. La Charte de 2025 pose des principes, mais ne dit rien du désarmement, de l'intégration ni du calendrier. Rien n'a pris la place de l'Accord.
Les chiffres de 2026 sont clairs. Au 30 juin, l'État a dépensé environ 314 milliards de FCFA pour la Défense et les Anciens combattants, et près de 95 milliards pour la Sécurité et la Protection civile. Cela fait autour de 410 milliards en six mois, soit 27 francs sur 100 dépensés. Dans le même temps, l'ensemble des dépenses n'atteint que 43,63 % de ce qui était prévu. La guerre passe d'abord. Aucun grand chiffre publié ne parle de réintégration ou de retour. Le ministère chargé de la réconciliation a bien son budget, mais personne ne le met à côté des 410 milliards.
On peut cacher le détail d'un budget, pas sa taille. Les discours parlent de dialogue, les chartes d'unité nationale. La loi de finances, elle, dit les vraies priorités, et elles n'ont pas changé en soixante ans. Reprendre le terrain est une dépense qu'on vote. Réintégrer et réparer est une faveur qu'on discute, qu'on repousse, puis qu'on efface par une amnistie. Le combattant retient la leçon : tant qu'il a une arme, on lui parle ; quand il la pose, il n'y a plus personne en face.
Je ne dis pas qu'il faut payer les rebelles. Je ne dis pas que le soldat malien n'a pas besoin d'équipement. Je dis qu'une armée sans solution politique combat toujours les mêmes hommes, puis leurs enfants. L'argent refusé à la paix revient, plus lourd, dans le budget de la guerre suivante.
Pour toute négociation à venir, avec qui que ce soit, la règle devrait être simple : pas d'accord sans son budget, publié le même jour. Combien pour l'intégration et la réinsertion ? Combien pour réparer les victimes civiles, de toutes les communautés ? Quand l'argent sera-t-il versé ? Quelle part paie l'État malien lui-même ? Quels fonds seront réellement alimentés, et pas seulement créés ? Cette ligne doit être votée, publiée et contrôlée par les juges des comptes. Un accord sans budget n'est qu'une promesse. Un budget sans accord, c'est une économie de guerre.
Les 640 de 1994 ne prouvent pas l'échec de la paix. Ils mesurent ce que l'État a bien voulu lui donner. En 1992, la paix avait ses fonds. Trente-quatre ans plus tard, la ligne est toujours vide. Une paix qu'on ne finance pas n'est pas une paix reportée. C'est une guerre déjà prévue.
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