r/Mali • u/Impossible_Ground423 • 2d ago
Sambou Sissoko
facebook.comLe Maroc et l’Algérie se disputent notre accès à la mer, et nous avons payé avant de négocier.
Deux voisins nous font la cour. Le Maroc nous propose la mer par le port de Dakhla. L’Algérie nous propose la sienne par le port de Djen Djen. Le 28 avril 2025, à Rabat, nos ministres et ceux du Burkina Faso et du Niger ont dit oui au projet marocain. Le 21 avril 2026, le ministre algérien Ahmed Attaf a présenté Djen Djen comme la porte du Sahel. Depuis, Bamako avance avec les deux. Être courtisé peut rapporter gros, à condition de savoir se faire payer. Sinon, c’est un piège. Je crains que nous n'y soyons tombés.
Commençons par Rabat. Le 10 avril 2026, Nasser Bourita était à Bamako. Ce jour-là, Abdoulaye Diop a annoncé que le Mali retirait sa reconnaissance de la République sahraouie, accordée en 1980. Il a ajouté qu’une autonomie du Sahara « sous souveraineté marocaine » était « la solution la plus réaliste ». Le 24 juillet, toujours à Bamako, la Grande Commission mixte maroco-malienne a confirmé cette position. Vingt et un accords ont été signés ce jour-là.
Passons à Alger. Deux semaines plus tôt, le 10 juillet, nous avions fait la paix avec l’Algérie. Les ambassadeurs sont rentrés, les espaces aériens ont été rouverts. Le 24 août, notre Premier ministre est allé à Alger. Le 14 septembre, nous avons reçu le Premier ministre algérien, Sifi Ghrieb. En quelques mois, nous avons donné à chacun ce que l’autre déteste le plus : à Rabat, notre voix sur le Sahara ; à Alger, notre retour sans conditions. Personne ne nous a expliqué comment les deux tiennent ensemble.
Regardez la Mauritanie. Elle reconnaît la République sahraouie depuis 1984 et ne l’a jamais retirée. Elle dit rester neutre. Le Maroc a besoin de son territoire pour aller à Dakhla. L’Algérie tient à sa neutralité. Alors les deux la ménagent. Nouakchott garde sa carte en main. Sa géographie l’aide, bien sûr, mais c’est surtout cette constance qu’on respecte. Nous, nous avons payé d’avance. Retirer une reconnaissance, c’est une carte qui ne se joue qu’une fois. Qu’avons-nous reçu en échange ? Un port qui ne sera pas prêt avant 2028 ou 2029. Des projets à lancer « progressivement ». Vingt et un accords dont personne n’a vu le contenu. La fin du visa électronique pour aller au Maroc. Je ne crache pas dessus. Mais le compte n’y est pas. Et aucun texte public ne dit combien, quand, ni qui paie.
Avec Alger, l’histoire se répète autrement. En juillet, c’est l’Algérie qui a fait le premier pas. Nous pouvions donc poser nos conditions. Nous ne l’avons pas fait. Rien sur notre drone abattu en avril 2025. Rien sur notre plainte devant la Cour internationale de justice. Alger avait refusé d’y répondre en septembre 2025. En juillet, c’était le moment de lui demander d’accepter la Cour. Personne ne l’a demandé. Rien sur le comité militaire commun de Tamanrasset. Nos griefs sont partis au tiroir. Et un grief qu’on range sans rien obtenir, on ne peut plus le mettre sur la table l’année suivante.
Il y a plus grave. Aucune de ces deux routes ne dépend de nous seuls. Pour aller à Dakhla, il faut traverser la Mauritanie, avec qui nous sommes en froid depuis l’été à cause de Mauritaniens détenus au Mali sans explication publique. Et la route fait près du double de Bamako-Dakar. Pour aller à Djen Djen, il faut passer par le Nord. L’armée n’est revenue à Kidal que le 6 octobre, après plus de cinq mois d’absence. Reprendre une ville ne veut pas dire tenir la route. Pendant ce temps, notre carburant et nos marchandises arrivent toujours par Dakar et par Abidjan. Le transit par Abidjan vers le Mali a même grimpé de 76,4 % en 2025. On nous promet des routes que nous ne tenons pas. Celles que nous prenons tous les jours, personne ne nous les promet.
Alors pourquoi tant d’attention ? Pas pour notre commerce. En 2024, nos échanges avec l’Algérie n’ont pas dépassé 7,6 millions de dollars. Le Maroc, lui, nous a vendu pour 172 millions. Rabat veut des voix africaines sur le Sahara. Alger veut garder la main sur sa frontière sud. Le Mali est le terrain où les deux se mesurent. Et sur un terrain de football, ce n’est jamais la pelouse qui gagne.
La prochaine étape est déjà annoncée. Assimi Goïta a accepté d’aller à Alger, sans date fixée. Le Premier ministre algérien est venu le redire à Bamako le 14 septembre. Entre-temps, l’armée est rentrée à Kidal sans combattre. Certains y voient la main d’Alger. Rien ne le prouve. Mais si c’est vrai, la facture viendra avec l’invitation. Que pourrait demander Alger ? Un rôle de médiateur dans tout règlement au Nord. Une frontière fermée aux amis de Rabat et de Benghazi. Une place pour Sonatrach dans le bassin de Taoudéni. Et peut-être un mot plus prudent sur le Sahara. Ce dernier point, nous ne pouvons pas le donner sans reprendre ce que nous avons dit à Rabat le 10 avril.
Et s’il n’y allait pas ? Le refus aussi aurait un prix. Une invitation acceptée puis laissée sans date finit par devenir une offense. Alger ne ferait pas de bruit, elle ralentirait. Le dialogue sur le Nord se ferait sans nous, et les groupes repliés vers la frontière n’y trouveraient pas plus d’obstacles qu’hier. Alger lirait surtout ce refus comme un choix pour Rabat. Nous serions alors enfermés dans un camp, nous qui disons frapper à toutes les portes. Aller à Alger sans savoir ce qu’on demande, c’est payer. Ne pas y aller, c’est payer aussi. La seule façon de ne pas payer deux fois, c’est de partir avec des demandes écrites et de dire au retour ce qui a été obtenu.
Reste le grand oublié : le citoyen malien. Une reconnaissance vieille de 45 ans a été annulée par une déclaration lue devant la presse. On nous parle d’une « analyse approfondie ». Personne ne l’a lue. Le retour vers Alger n’a été expliqué nulle part. Le CNT n’en a pas débattu. Le Malien apprend la politique étrangère de son pays dans les journaux de Rabat et d’Alger. Or une position que son propre peuple ignore ne pèse pas lourd. En face, on sait qu’elle peut changer demain. Je ne dis pas qu’il faut choisir un camp. Un pays sans mer doit frapper à toutes les portes. Parler à Rabat et à Alger, c’est normal. Nous l’avons déjà fait, et mieux que personne. Les 29 et 30 octobre 1963, à Bamako, Modibo Keïta et l’empereur Haïlé Sélassié ont réuni Ben Bella et Hassan II pour arrêter la guerre des Sables. Ce jour-là, le Mali était l’arbitre. Soixante-trois ans plus tard, il est l’enjeu. Avoir plusieurs amis n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’on ne sait pas où l’on va. Trois gestes suffiraient. Publier l’analyse qui a mené au 10 avril et la présenter au CNT. Dire franchement, à Alger comme aux Maliens, si cette position tient toujours. Et mettre des chiffres sur les deux routes avant d’aller plus loin : distance, coût, sécurité, financement, délais, part des entreprises maliennes.
On négocie avant de donner. Nous avons donné d’abord. Notre reconnaissance à Rabat. Nos griefs à Alger. Notre silence aux Maliens. Il nous reste deux promesses de port. L’un sur une côte que nous venons de déclarer marocaine. L’autre au bout d’une route que nous commençons à peine à reprendre. Et pour l’instant, pas un mètre de quai.